Le meilleur et le pire des anime de 2020
Bruno de la Cruz
par Bruno de la Cruz,
oui
L'année 2020 restera, à l'échelle du monde, une année singulière. On découvre donc sans surprise que la COVID-19 eu un impact important sur l'industrie (et ce n'est pas fini) même si les modèles de nombreux studios sont de plus en plus morcelés (pas tous, heureusement). Les effets directs de la COVID-19 ont donné lieu à de larges reports de diffusion TV. Pourtant, si quelques productions furent directement touchées, pour d'autres – comme Sing “Yesterday” for Me – il n'en fut rien.
Intervient ici la question, de plus en plus connue des observateurs mais pas toujours bien comprise, du planning. Dans la grande tradition d'une animation japonaise forte malgré les contraintes, l'année 2020 a donc su délivrer des shows tout à fait remarquables ou dignes d'être soutenus. Au-delà des goûts, au-delà des affinités, et parfois même au-delà du fond, voici très brièvement les titres ayant proposé un vrai travail à mes yeux. (Cela ne concerne que les productions vues et légalement disponibles en France, donc exit le marché chinois, le dernier film Shin-chan, mais ça peut intégrer BEASTARS).
Une qualité à saluer dans un contexte singulier
Pour commencer, restons donc sur l'adaptation du manga de Kei Toume, Sing “Yesterday” for Me. C'est déjà une pure adaptation et non un portage (ce qui permet d'avoir presque deux œuvres différentes, sans que l'âme ne soit perdue). Ensuite je crois que l'approche du jeune réalisateur Fujiwara Yoshiyuki (38 ans au moment de la production) est adéquate au show. En favorisant une réalisation misant tout sur l'acting (les corps et le cadrage parlent davantage que les mots : une main crispée, un doigt s'entortillant autour du combiné téléphonique) et un vrai sens de la mise en scène (le story-board ne semblait pas négociable), les sentiments des personnages crèvent l'écran (ou se font terriblement ressentir en hors champs). Une approche assouplie par une photo qui bannit les lignes pleines (un peu comme le fait Yoshihiro Sekiya), ce qui tend à renforcer le naturel des personnages. De l'aveu de l'expérimenté chara designer et DA Junichirô Taniguchi, si le dernier épisode fut rude à délivrer, la production (réunissant près de 150 personnages pour l'animation) était quasi terminée quand la série a démarré. Résultat, la COVID-19 n'a pas touché la série. Un travail qui peut faire date chez Dōga Kōbō tant l'approche est à l'opposé de l'ID du studio, d'ordinaire si colorée. Voici un court passage typique : https://twitter.com/Kessentchu/status/1249771585168424960.
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Vient ensuite – sans ordre ni hiérarchie – DECA-DENCE, inévitablement. C'est avant tout une production intelligente, soudée à partir des relations Madhouse de son producteur (Tachikawa ne peut pas emmener BONES avec lui, ce n'est pas aussi simple). On a donc deux facettes en une (et je ne reviendrai pas sur le fond anticapitaliste du show, suffisamment rappelé) : le monde énergivore en action (gros travail de caméra) avec un concept d'action compliquée à mettre en scène et surtout l'appel à un vrai designer pour les personnages (le magicien pomodorosa).
L'autre facette, tout en rondeur grâce aux travaux du génie Kiyotake Oshiyama, a permis à l'équipe de souffler sans être fainéante ou penser à l'économie. Il paraît que les équipes ont eu un peu de retard, mais au final toute la production tient parfaitement debout.
On ne peut pas oublier de citer Keep Your Hands Off Eizouken!. Le titre a été salué par l'ensemble des critiques grâce à la présence de Masaaki Yuasa, qui tient ici un rôle de superviseur. La série a surtout permis au staff de SARU – déjà bien imbibé du style du monsieur – de se faire les dents, comme la jeune réalisatrice Mari Motohashi, massivement intervenue (et guidée par Yuasa). Quoiqu'il en soit, ça reste une merveille d'animation, de soin, d'identité, sans compter ce que cela raconte sur l'industrie et la façon de travailler.
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La série vient de se terminer et Akudama Drive est l'excellente surprise de l'année. Je ne voyais pas PIERROT produire avec autant de soin une telle série originale, sans compter que son ton adulte, n'est pas facile, on imagine, à présenter aux chaînes. Ce qui est louable dans la série menée par Tomohisa Taguchi c'est certes son jusqu'auboutisme mais surtout sa générosité à l'écran. Les idées sont très souvent farfelues, voire kitch ou de mauvais goût, mais en les accompagnant jusqu'au bout techniquement elles deviennent presque admirables (sans oublier de proposer quelques épisodes de genre, comme celui citant Shining). Et comme le dit si bien la chara designer Cindy. H Yamauchi, profitez du show avant de réclamer une suite.
Un peu plus tôt dans l'année, on a eu ID:INVADED, un projet qui a mis du temps à se monter (les ébauches dates de 2012) et qui réunit des noms qu'on ne présente plus. Ei Aoki a toujours des idées, et même si le projet a bougé, ça ne pouvait que s'améliorer avec (le dingue) Otarô Maijô à l'écriture. Dans les faits les promesses sont tenues : le polar S.-F. offre une belle tenue technique, notamment grâce au “trio White Fox” Asuka Mamezuka, Atsushi Ikariya, Daisuke Mataga (surtout les deux derniers, omniprésents).
Toujours chez les productions de qualité, Great Pretender n'est pas un fugazi. Ce projet lancé en 2014 contacte alors, pour élaborer le scénario, un certain Ryoute Kosawa, soit un talent novice dans le monde de l'anime. En revanche, il est un écrivain chevronné et primé dans le live. Kosawa délivre alors une approche certes humoristique et divertissante du projet, mais aussi réaliste et adulte. Un regard qui a séduit le chara design star Yoshiyuki Sadamoto (Evangelion), grand fan de l'écrivain et de Yōko Tanji (une illustratrice qui a signé le premier concept graphique du projet). L'ancienne figure de Gainax colle à la note d'intention et lâche des personnages moins exubérants mais toujours malicieux. Pour mener tout ce petit monde, on retrouve Kaburagi Hiro. Après avoir mené 91 Days, un anime déjà plutôt adulte prenant place dans le monde de la mafia, le réalisateur parvient à soutenir l'aspect comédie tout en cristallisant les enjeux (humains et moraux) de l'anime. Car Great Pretender s'inscrit dans la veine de ces récits de voyous au grand cœur, jamais vraiment méchants, mais pas innocents pour autant. Si Great Pretender ressemble à une version anime du film Attrape-moi si tu peux qui aurait été réalisé par Martin Scorsese, c'est grâce à son montage, son humour, sa réalisation huppée et son scénario malin dans lequel nous suivons une sacrée bande d'escrocs.
Si c'est Studio Bamboo (Serei no Moribito) qui s'est occupé de la direction artistique, nous devons l'approche doucement acidulée des arrière-plans à Yumiko Satou (Maquia). Avec ses aplats de cloueurs et ses motifs irréguliers, Great Pretender une ambiance pop du plus bel effet, renforçant l'unicité de la série dans le paysage de l'animation.
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Au rayon des paris osés mais plutôt réussis, Dorohedoro s'impose. Si on pouvait avoir des craintes sur la tenue du show, c'est surtout à cause de l'identité si singulière de Q Hayashida. On peut dire qu'elle est difficile à apprivoiser. On le sait, MAPPA est aussi une maison capable de se lancer dans des projets casse-gueules sur un coup de tête (ou de cœur, comme Banana Fish). Mais si on a, à juste titre, vanté les mérites de la star Shinji Kimura au background, c'est toute la série qui fait preuve d'une très bonne réalisation. Certes, ce n'est pas toujours assez crade, il y a la CGI (pas vilaine mais qui enlève un peu de texture à Caiman), mais dans l'ensemble c'est digne et ça amène les idées de l'auteure sur petit écran. Je crois que seul un film produit sur de longues années aurait pu être au niveau du manga, donc ce format TV est tout à fait correct. Et puis vous verrez toujours Shinji Hashimoto, Kō Yoshinari et Gōsei Oda se décarcasser.
Enfin, je glisserais volontiers le nom de Toilet-Bound Hanako-kun parmi les productions qui se sont détachées. Je ne suis pas loin de penser qu'il s'agit peut-être de la plus belle vitrine de Lerche. Certes, ce n'est pas par son animation qu'elle impressionne, résolument maline et économe, mais sa direction artistique (les décors) et ses couleurs offrent de superbes tableaux que n'aurait pas renié Terao de ufotable. Un travail que l'on doit au célèbre studio Kusanagi et à Daiki Kuribayashi.
Toujours dans la catégorie méritante, je place L'Habitant de l'infini. Si vous connaissez “l'épileptique cendré” Hiroshi Hamasaki alors le show ne vous étonnera pas. J'ai toujours vu le réalisateur comme un descendant de l'école Dezaki (un solide story-board “peut” suffire), et si la série n'atteint pas ce qu'on a vu sur Shigurui, elle reste largement appréciable pour un fan de Samura. Le récit subit des gros coups de sabot derrière la nuque mais offre aussi de belles idées, comme cette scène d'amour (https://twitter.com/Kessentchu/status/1229003878328344576) ou encore la participation de Minowa Yutaka (https://twitter.com/Kessentchu/status/1190787144186511360).
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Je crois qu'on peut aussi citer Brand New Animal pour sa continuité dans l'épure Trigger (les designs de Yoshigaki sont superbes, et les concepts art de la sino-canadienne Genice le sont tout autant), les intentions de Jujutsu Kaisen et The God of High School, la confirmation de Kaguya-sama: Love is War la créa originale Appare-Ranman!, la belle copie d'orange sur BEASTARS et le sérieux du portage Born to be on air! (ça date de 2019 oui oh ça va !).
Des formats longs à saluer
Je propose une petite parenthèse dédiée aux longs-métrages ou à ces formats loin des TV. Il m'est impossible de ne pas parler du 3e film de Made in Abyss, tout bonnement impeccable sur le plan technique, doté d'une mise en scène riche et d'un vrai traitement qualitatif. Je crois que nous avons eu assez d'exemples récents de films “à franchise” un peu légers sur le plan technique, frôlant tout juste l'épisode moyen+. Le dernier opus de Made in Abyss a été superbement traitée par Kinema Citrus, un studio qui n'a pas inondé 2020 (mais vous savez que l'activité d'un studio ne se mesure pas au nombre de projets livrés à l'instant T) et qu'on ne présente plus. Si la série TV était déjà fascinante, permettant à certains observateurs d'identifier Masao Masuyama, le film ne fait aucune concession en matière d'animation, conjuguant réalisation forte et des scènes d'action dignes des meilleures productions d'époque (quel bonheur ce Shū Sugita). De l'action-frisson, tout le long, un peu comme les films BONES époque FMA.
Et en parlant de BONES, les regrets du premier film de My Hero Academia sont oubliés. Plusieurs talents forts de la production avaient avoué ces regrets, T. Kawamoto avait été appelé en renfort, et le film avait été délivré à la limite des AVP (USA et France). Tout cela est balayé pour un second opus très solide et tape-à-l'oeil. Le métrage reste certainement tout autant dispensable en termes d'écriture, mais conservez en tête que ces lignes ont pour but de mettre en avant les efforts vus à l'écran. On peut donc dire que les choix internes de BONES furent les bons même si la saison 4 a suscité moins d'admiration. Notez qu'on aurait pu tout aussi citer le Pokémon de Colorido ou son très frais BURN THE WITCH qui salue la talentueuse équipe team Yamahitsuji.
Plus loin, on note ci et là des performances certes isolées mais qui ont eu le mérite d'émerger. Ce n'est pas une surprise, même au cœur de l'enfer on peut trouver un peu de douceur (même Orphen eu droit à des envolées (https://twitter.com/Kessentchu/status/1221041084626866181). Mais certaines maisons sont plus généreuses, une habitude que connaît la version TV de Black Clover. Bien que Pierrot ne soit pas un modèle de sous-traitance pour ses séries fleuves (ne pensez pas que les licences se tirent dans les pattes), on y voit assez régulièrement des épisodes web-gen (comme le 63 de fin 2018) ou des invités de qualité intervenir (dans la grande tradition maison, comme nous l'avait concédé N. Abe concernant Yû Yû Hakushô et l'émergence de . Parmi les jolies choses à noter, et pour vous donner quelques noms, il y a l'épisode 151 et les cuts percutant du tchèque Riooo (https://twitter.com/reurangel_). On peut aussi rappeler d'autres évidences, comme les participations de Shida sur le nouveau Dragon Quest. Dans un autre registre et d'autres proportions, conservez le nom de Hiroto Nagata, qui s'est encore distingué sur l'épisode 8 de Assault Lily: Bouquet avec des cuts puissants et des FX ne demandant qu'à être appréciés en BR (hors blur/ghost effect...).L'année s'est conclue avec l'éxcellent épisode d'Hironori Tanaka sur Jujutsu Kaisen. L'animateur star ne réalise pas toujours, mais quand il le fait c'est mémorable. Une performance qui conclue une première partie tout à fait satisfaisante de l'anime, vraie production d'animateur (cohérent).
Les déceptions et coups manqués
On pourrait passer des heures à lister les productions bancales. Mais je crois qu'il faut bien faire la différence entre une série faible et une mauvaise série. Pour la 2e catégorie, je ne peux qu'hurler le nom de - MAGATSU WAHRHEIT : Zuerst -. Déjà parce qu'il s'agit d'un projet média mix et qu'on aurait pu espérer un peu de moyen. Et ensuite parce qu'en prenant un animateur/réalisateur aussi talentueux – et gourmand en action – que Naoto Hosoda on ne peut pas lui livrer un staff amputé. Sans surprise, la série est donc vilaine. Par contre, en série faible, je citerais Orphen qui était une suite attendue aussi fauchée que redoutée, et Gibiate, trop peu armé pour exister.
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Sortie de ces considération, l'analyse 2020 de la production anime n'a pas dégagé de tendance spécifique mais reste frappée par plusieurs moments forts, comme la (re)confirmation de Yuzuru Tachikawa avec son projet original DECA-DENCE ou encore l'omnipotence MAPPA qui a délivré près de 10 séries (avec une certaine régularité). Mais comme toujours, il faut regarder de tout pour le savoir !
Top 5
- Sing "Yesterday" for Me
- DECA-DENCE
- Akudama Drive
- BEASTARS
- Eizouken
Flop 5
- Magatsu - Wahrheit : Zuerst
- Gibiate
- Orphen
- Interspecies Reviewers
- Uzaki-chan Wants to Hang Out!
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